Le Monde vu de la Cortewilde

Le Monde vu de la Cortewilde

Un tableau, ça peut s'expliquer!

      Parler peinture dans la catégorie "LECTURE"? Pourquoi pas? une peinture, en effet, ça peut se lire. Parfois même, ça "doit" se lire.

 

      En effet, jusqu'à il y a moins de 2 siècles, peu de gens savaient lire. Et donc, on utilisait l'image pour leur expliquer les choses. Ainsi, au Moyen-Age, tous les artistes ou presque produisaint des oeuvres dont les sujets étaient religieux : peintures, sculptures, vitraux... servaient à expliquer ou à commenter aux fidèles des passages de la Bible ou des Evangiles : le chemin de croix, l'Assomption de Marie à Houthem..., on parlait d'imagerie religieuse. D'autres arts, comme l'orfèvrerie, ... servaient à donner un caractère précieux à des objets sacrés : calices, ostensoirs...

 

     Pour en revenir à la peinture, peu à peu les oeuvres devinrent "profanes" : des scènes historiques, antiques, ... mais aussi des tableaux "privés" que se payaient les gens riches. Il n'y avait pas de photographe à l'époque, mais quand on était riche, on aimait bien de le montrer en se payant un peintre, le plus renommé si possible.

 

     Et ainsi, ce tableau intitulé "Portrait des époux Arnolfini" pourrait sembler "un bête tableau" que se sont payés des riches. Bien fait d'accord, par un grand de la peinture flamande, Jan Van Eyck, mais sans autre intérêt.

 

     Et bien non! Les artistes faisaient passer des messages, dans leurs tableaux, des symboles plus ou moins secrets, et que les gens de l'époque comprenaient, justement parce que c'étaient des symboles de leur époque. Si vous vous faites photographier au volant d'une Lada ou d'une Porsche, n'importe qui décodera la différence. Mais si la photo tombe dans les mains de quelqu'un dans 10 siècles, elle ne voudra plus rien dire.

 

     J'ai donc choisi ce tableau, qui apparemment ne veut rien dire, pour vous montrer que quand on connaît les codes, la peinture devient mille fois plus intéressantes. Allons-y!

 

 

     Tout d'abord, ce tableau n'est pas une bête image d'un couple, il représente le mariage d'un (très) riche marchand à Bruges en 1421.  Et si l'on peut affirmer qu'il s'agit d'un mariage, c'est justement grâce à plusieurs indices placés dans le tableau. Et tout d'abord dans le miroir convexe (11) que l'on voit au fond sur le mur. Ce miroir d'ailleurs, donne une dimension toute particulière au tableau : on y voit les deux mariés de dos, et 3 personnages, dont le peintre lui-même. A l'époque, contrairement à ce que l'on croit, un mariage religieux ne nécessitait pas de prêtre : 2 témoins suffisaient, c'est le cas ici, en plus du peintre. Et comme les livrets de mariage n'existaient pas, on peut affirmer que ce tableau a servi de document officiel légal certifiant le mariage : le peintre est en quelque sorte le "notaire" qui acte l'union...

 

     Voyons maintenant quelques détails :

 

1. La signature du peintre, bien en vue et bien complète au centre du tableau, une sorte de signature "officielle" du mariage.

 

2. Ste Marguerite, elle est toujours accompagnée, comme St Michel, d'un dragon : c'est la patronne des accouchements. Plusieurs codes du tableau veulent insister sur l'importance de la fécondité de cette union.

 

3. Le chapelet de cristal : c'était le cadeau de fiançailles courant à l'époque (comme le bague présentée à genoux dans nos feuilletons américains...). Le cristal est symbole de pureté (virginité)

 

4. Des oranges : à l'époque, elles étaient un produit de luxe en Europe du Nord, très coûteux : ici le marié en veut dans son tableau pour étaler sa richesse. De plus, on les appelait alors "pommes d'Adam", et elles symbolisaient l'aspect "charnel" du mariage ( "il va conclure"...).

 

5. Les chaussures : preuve supplémentaire qu'il s'agissait bien d'un mariage, car on devait les enlever pour les cérémonies religieuses. De plus, à l'époque, on croyait que toucher le sol pieds nus favorisait la fécondité. (Mesdames, gardez vos pantoufles pendant l'acte si vous ne désirez pas de suite!...)

 

6. Le chien : les chiens symbolisent la fidélité. De plus, c'est ici un exercice de style du peintre qui s'est amusé à chercher la difficulté : cette peinture du pelage est un véritable tour de force technique!

 

7. Le lit : il avait un sens chez les rois et les nobles (et donc ensuite chez les riches bourgeois) : il devait assurer la continuité de la lignée.

 

8. La robe : une robe à la mode et de facture très coûteuse : elle vaut une fortune! De plus, la couleur verte était aussi symbole de la fécondité. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la mariée n'est pas enceinte, mais le ventre rebondi était un des canons de la beauté de l'époque! D'ailleurs elle remonte volontairement le drapé.

 

9. Le chemin de croix : (10 stations) leur présence indique que la signification du tableau est chrétienne et spirituelle tout autant que légale et factuelle (comme le chapelet, Ste Marguerite, les souliers ôtés...)

 

10. La bougie unique : certainement pas par souci d'économie! Elle représente l'oeil de Dieu qui voit tout. Une bougie allumée était toujours placée à côté du lit des jeunes mariés pour favoriser la fécondité.

 

 

P.S. Ce miroir convexe placé au centre du tableau est une recherche technique très subtile : une sorte de "tableau dans le tableau", qui nous présente un autre point de vue en miniature, et qui "ouvre" l'espace de l'oeuvre. On appelle cette technique une "mise en abyme"  L'une des plus célèbres est "Les Ménines" de Vélasquez, où l'on voit le peintre en train de peindre un tabeau que l'on voit dans un miroir... un jeu de reflets multiples. (comme une caméra qui filmerait l'écran où l'on voit ce qu'elle filme...)

 

 

 



21/04/2012
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